Claude Gosselin, son témoignage des carrières de Fleury-sur-Orne

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Marc Laurenceau
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Claude Gosselin, son témoignage des carrières de Fleury-sur-Orne

Message non lu par Marc Laurenceau » 26 août, 06:54

Source : Ouest-France
Date : 25/08/2016
Lien : http://www.ouest-france.fr/normandie/fl ... ne-4432866

Né à Caen le 16 avril 1930, Claude Gosselin avait tout juste 14 ans pendant l’été 1944. Fuyant les bombardements qui ravagent son quartier de la Demi-lune à l’heure du déjeuner, le 6 juin, il se réfugie en famille dans les « cavernes » de Fleury sur Orne, sans se douter qu’il faudra s’y terrer près de 6 semaines avant de fêter la Libération tant attendue, le 19 juillet…

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Témoignage

« L’année scolaire 1943-1944, c’était pour moi et mes copains l’année du certif, un certificat d’études que nous avons passé dans des conditions rocambolesques puisque notre école du Boulevard Leroy avait été détruite en 1943. Nous avons été transférés successivement dans une classe près de l’église de Vaucelles, puis à l’école Guilbert (Rue Saint-Jean) avant celle de la Rue du Général Decaen. Enfin, notre instituteur M. Porquier a réussi à créer une classe grâce à un de ses amis qui lui avait prêté un garage sur la Route d’Harcourt, entre Caen et Fleury sur Orne. Ainsi, au printemps 1944, nous préparions aussi le Brevet sportif sur une bande d’herbe située non loin de là, au Chemin des coteaux, au pied des entrées des carrières, ou plutôt des cavernes comme on disait alors. J’étais loin de me douter que ce terrain de jeu allait devenir l’accès de notre refuge pendant la Bataille de Caen, quelques semaines plus tard, dans la fureur de l’été 1944…

Nous avons appris le Débarquement dans la matinée du 6 juin, par la bouche à oreille qui disait que les Anglais avaient débarqué. Dans la nuit du 5 au 6, nous n’avions pratiquement pas dormi à cause du vacarme incessant des tirs de DCA et autres mitrailleuses braquées sur l’aviation alliée : un véritable feu d’artifices, avec les projecteurs qui balayaient le ciel pour les repérer. Ma mère était sortie faire quelques courses et tomba sur M. Maunoury, marchand de beurre en gros Rue Victor Lépine. Il sillonnait le quartier à bord de sa camionnette qui fonctionnait au gazogène pour vendre au porte à porte car, privé comme tout le monde d’électricité, il risquait de perdre tout son stock. Elle lui acheta 2 grosses mottes de beurre de 5 kg chacune : quelle aubaine, au vu de ce qui allait suivre !

Au repas du midi, nous avons été surpris par ce terrible bombardement qui a fait, à ma connaissance, plus de 600 morts à Caen… Le bruit nous a fait sortir dans la cour où nous avons vu s’avancer, droit sur nous, 2 escadrilles de 24 forteresses volantes, avant de nous précipiter avec nos voisins, les Renouf, dans la cave que les hommes avaient renforcée avec de gros bastaings. Malheureusement mon père, qui travaillait à la SNCF et avait été nommé chef de dépôt à Sainte-Gauburge (61), n’était pas là. Les respirations étaient courtes, mon cœur battait si fort que je l’entendais… Mais nous étions à l’abri : la porte de la cave a bien dévalé les escaliers, mais personne n’a été blessé. En sortant, ma mère, mon frère et moi-même avons suivi la famille Renouf et beaucoup d’autres voisins du quartier, en direction des cavernes de Fleury pour s’y mettre à l’abri. On a chargé sur une brouette, à la hâte, quelques affaires dont des couvertures et les 2 mottes de beurre installées dans des pots en grès et salées par maman pour en assurer la conservation. Il n’y avait plus de carreaux aux fenêtres, une bombe incendiaire était même tombée sur un parterre de fleurs entre la maison et le garage. C’est ainsi que nous avons quitté précipitamment notre domicile de la Rue Ernest Manchon.

Pour rejoindre les cavernes de Fleury, nous sommes passés derrière la caserne du 43e régiment d’artillerie, qui était occupée par les Allemands puis nous avons atteint un grand champ où étaient installées des batteries anti-aériennes. Les soldats nous ont regardés passer sans rien nous demander. Encore un petit effort et nous voilà arrivés devant les cavernes, qui possèdent une quinzaine d’entrées. C’est dans la « 13 B » que nous nous sommes installés. Quelques jours plus tard, mon père et mon autre frère ont fini par nous retrouver et nous rejoindre, ce fut un grand soulagement.

Bien sûr, l’installation était sommaire. Les adultes s’étaient débrouillés pour trouver des taules ondulées qu’ils ont couchées sur le fumier de champignons, avant de les recouvrir de paille. La paille provenait de la ferme Beton, implantée juste au-dessus des cavernes. Cette ferme a joué un rôle important dans la nourriture qu’il fallait bien distribuer à tout ce monde, qui arrivait de plus en plus nombreux. Tous les jours, à l’entrée de la cour de la ferme, des bénévoles donnaient ainsi des rations en fonction du nombre de personnes dans chaque famille : des potages et des morceaux de viande provenant des bêtes tuées dans les herbages situés de l’autre côté de l’Orne, qui coule au pied des coteaux. Dans les premiers jours, les gens sortaient facilement sur le terre-plein, devant les entrées de caverne, pour faire de petits feux et cuisiner les champignons sur lesquels on couchait. Mais la question du ravitaillement s’est bien sûr posée, de plus en plus et il fallait tenter des sorties, à nos risques et périls… Plusieurs fois, ça aurait pu très mal se finir pour nous, comme cette fois où nous avions projeté de déterrer des pommes de terre dans un champ qui était proche de la tirée, cette descente par laquelle les ouvriers des carrières sortaient, autrefois, les blocs de pierre. A peine étions-nous à l’œuvre qu’un tir d’artillerie nous fit détaler, je n’ai jamais vu mon père courir aussi vite ! Un autre jour, j’ai accompagné mon frère Alfred dans une expédition à bicyclette avec comme objectif une charcuterie de la Rue de Falaise dont il se disait qu’elle donnait à manger… Du côté du cimetière de Vaucelles, on a tout juste eu le temps de se cacher derrière un pan de mur pour se protéger d’obus qui s’écrasèrent autour de nous, avant de rentrer bredouilles… Mais sains et saufs ! Même chose lorsqu’on a voulu aller chez nous pour nous ravitailler en légumes dans le jardin : bombardements et mitraillages dans le quartier nous obligèrent à rester plusieurs heures à l’abri dans la cave de la maison, une fois encore. Les dernières semaines, nous avons survécu grâce à notre réserve de beurre et aux biscuits caséinés que certains étaient allés récupérer dans le bureau de la directrice de l’école maternelle, avenue Georges Guynemer.

On parle souvent de 12 à 13000 réfugiés, au total, dans ces cavernes de Fleury. Mais pour beaucoup, ce fut pour une durée relativement courte car la plupart des réfugiés cherchaient à s’en aller en direction du sud. Beaucoup de familles ont péri sur la route de Falaise ou celle de Saint-Sylvain. Pour nous c’était trop risqué, et nous sommes restés terrés dans ces souterrains jusqu’au bout. Les Allemands nous ont pourtant chassés 8 fois… Mais 8 fois nous sommes revenus nous installer, par une autre entrée ! Quand les soldats Canadiens francophones (à notre grande surprise, nous qui attendions « les Anglais » !) nous ont libérés au petit matin du 19 juillet 1944, nous n’étions plus que quelques centaines de civils sur place. Mais les scènes de joie, l’euphorie ont été à la hauteur de cette si longue attente : notre calvaire prenait fin, et la France était libérée.

Les 6 semaines passées sous terre, dans les conditions que je viens de décrire brièvement, ont marqué pour moi la fin de l’enfance. J’avais 14 ans quand j’y suis entré en juin 1944, j’étais encore un gamin, mais j’estime que le 19 juillet j’avais la maturité d’un homme de 30 ans. J’y ai côtoyé la mort de près, à plusieurs reprises, j’y ai observé les comportements humains les plus divers (solidarité ou individualisme, courage ou profond désespoir…) et partagé l’intimité de personnes de tous horizons ou milieux sociaux. Je pourrais multiplier encore les anecdotes tellement ces moments restent gravés dans ma mémoire, comme je vois encore le visage de cette jeune Polonaise de 16 ou 17 ans tuée par une balle perdue, alors que des Feldgendarmes Allemands poursuivaient un homme dans la foule, devant les cavernes. Son père, qui voulait se venger, était retenu et calmé par d’autres hommes qui lui expliquaient que ça ne ferait que rajouter un autre drame pour sa famille… Ces images, comme bien d’autres de l’époque, ne m’ont jamais quitté. »

Claude Gosselin


Marc Laurenceau
Webmaster du site DDay-Overlord et du forum
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