Sur les traces de l'Obergefreiter Habersack

Ce forum vous permet de poser vos questions ou de demander des renseignements concernant les forces allemandes ayant combattu au cours de l'été 1944 en Normandie.
OGefr. Habersack
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Sur les traces de l'Obergefreiter Habersack

Message non lu par OGefr. Habersack » 09 oct., 20:55

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Bonjour à tous, chers membres et visiteurs du forum.

Vous rappelez-vous du soldat allemand Kurt Habersack à la recherche duquel nous nous sommes lancés au mois de juin 2010 et que nous sommes parvenus à retrouver grâce à l’intervention de notre ami allemand Weyax, membre de l’ancien forum « DDay-Overlord.com » ?

L’enquête s’est brutalement interrompue fin août avec l’abandon de ce forum, mais elle a connu depuis de sérieux développements. Avant de les aborder, un bref rappel de toute cette histoire est peut-être utile pour ceux qui, désireux de s’y intéresser, la prendraient en cours de route ou en auraient oublié les rebondissements.

Souvenons-nous donc. Nous sommes partis d’un nom propre gravé à l’intérieur de la bombe d’un casque allemand retrouvé dans une grange abandonnée au début des années 80 en Normandie, dans la région de Flers-de-l’Orne (61), alors que j'avais tout juste 10 ans.

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Et quelle ne fut pas ma joie lorsque Weyax m'indiqua que la tombe de ce soldat se trouvait au cimetière militaire allemand de La Cambe dans le Calvados, allée 9, bloc 26, tombe n°348. Vérification faite, ce renseignement s’avéra exact et c’est ainsi que je suis parvenu enfin, après plus de trente ans d’interrogations, à retrouver « mon » soldat. Habersack, Kurt Habersack, Obergefreiter, né le 23 décembre 1914 et décédé le 14 août 1944.

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Par la suite, les choses s’accélérèrent. En m'adressant au mois d'août 2010 au WASt (Deutsche Dienststelle), le service allemand pour l’information des proches parents de tués de l’ex-Wehrmacht, j'appris en effet que Kurt était né à Berlin-Schöneberg (un quartier de Berlin-ouest), avait le numéro matricule - 100 - 1./A.I.R. 196, était mort au combat à Sassy dans le Calvados et que sa première sépulture, avant qu’il ne soit exhumé et réinhumé le 18 décembre 1956 à La Cambe, se trouvait à Donville, une commune qui n’existe plus en tant que telle aujourd’hui mais est désormais rattachée administrativement à l’agglomération de Saint-Pierre-sur-Dives (dont elle constitue la rive gauche).

Mort au combat à Sassy ! Les hypothèses que j'avais échafaudé jusqu’alors s’écroulaient. Tandis que je le pensais blessé ou tué en participant à la contre-offensive de Mortain, à 30 km à l’ouest de Flers, il était en fait présent au cœur même de la dernière grande offensive alliée en Normandie, lancée à 50 km à l’est de Flers, dans la région de Falaise, l’opération « Tractable ».

Comment les effets personnels de Kurt se sont-ils retrouvés dans cette grange abandonnée - cela demeure un mystère. Toujours est-il que mes recherches se sont orientées vers les divisions allemandes présentes dans les environs de Falaise, et parmi elles, la 85.I.D. retint mon attention car c’est elle qui occupait précisément le secteur de Sassy. Or, la lecture d'un ouvrage de Ludovic Fortin m'appris que lorsque « les fantassins du North Shore Regiment qui ont traversé le Laison arrivent épuisés en vue de Sassy, c’est le peloton de Carrier qui charge et s’empare du village contre la résistance violente mais vite éliminée du bataillon de fusiliers de la 85.I.D ». (Opérations Totalize et Tractable, Histoire et Collections, 2008, p. 72). C'est donc le Divisions-Füsilier-Bataillon 85 de la 85.I.D. qui avait en charge la défense du village de Sassy ! Naturellement, toute la question était de savoir si Kurt faisait partie des hommes de cette division-là, et, plus précisément, de son bataillon de fusiliers. Je ne faisais alors que le supposer, j'en ai désormais la preuve.

Voilà, nous en étions à peu près là lorsque par la force des choses nous avons dû nous interrompre. Il restait alors bien du chemin à parcourir. Or, en un peu plus d’une année, l’enquête a fait des progrès remarquables. Et il est temps désormais d’aborder les nouveaux développements qu’a connu cette affaire, d'autant qu'elle comporte encore bien des énigmes.

Y a-t-il cependant toujours quelqu’un pour s’intéresser à mon Obergefreiter et tâcher de m’aider à en écrire l’histoire ? Marc Laurenceau m’a amicalement invité, et je l’en remercie, à rejoindre le nouveau forum et tous ses membres. Mais Weyax, PowerHouse, Florence, Loadplan, Coz, DC Paterson, Lipton, kommando.bb, seront-ils encore présents pour m’épauler dans mes recherches ? Vais-je également pouvoir compter sur d’autres membres ?

Bien amicalement.
*** Afin de faciliter la lecture des recherches présentées ici et bien qu’un forum ne se prête guère en définitive à leur publication, vous trouverez ci-dessous une vue d’ensemble de ses principaux moments. Réalisée pendant le peu de temps libre que me laissent mes activités professionnelles (au demeurant tout aussi passionnantes), cette étude représente plus de deux ans de travail. Encore inachevée, elle n’a d’autre ambition que de tâcher de faire la vérité sur l’histoire d’un homme qui, comme tant d’autres, perdit la vie durant les onze semaines que dura la bataille de Normandie. Des gens haineux me poursuivront peut-être de leur malédiction, ne voyant dans cette étude qu’une faute condamnable, celle d’accorder au boche maudit une trop grande complaisance. Mais d’autres, aimables, comprendront que les souffrances et la mort sont internationales et que ceux d’en face, qui n’ont pas eu la chance d’appartenir aux héros, méritent eux aussi de demeurer en notre mémoire, pour ne rien oublier et peut-être enfin pardonner.
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Modifié en dernier par OGefr. Habersack le 27 août, 07:44, modifié 18 fois.



kommando.bb
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Re: Sur les traces de l'Obergefreiter Habersack.

Message non lu par kommando.bb » 09 oct., 22:13

Bonsoir,
Je me souvient parfaitement de votre histoire et de ce rêve de gosse qui vous hantez depuis de nombreuses années et qui était sur le point de ce réaliser!
Retrouver Kurt Habersack et honorer sa mémoire.
Je me souviens aussi que la poursuite de sa trace c'était brutalement stoppé lors de la fermeture du second forum.
Vous étiez sur le point de contacter sa famille notamment et en particulier grâce à Weyax et puis....et puis....
Vous êtes au bon endroit et sur le bon chemin je pense!
Vous en avez trop dit et pas assez dit à la fois!
Je vous en prie, continuez.....
Merci.
Cdlt.



Marc Laurenceau
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Re: Sur les traces de l'Obergefreiter Habersack

Message non lu par Marc Laurenceau » 10 oct., 04:54

Espérons que les recherches vont pouvoir se poursuivre ici, et c'est avec plaisir que je mets les ressources de ce site et forum au service de cette quête.

Tu peux compter sur un beau groupe de passionnés qui sont prêts à apporter leur aide dans ce domaine qui en vaut vraiment la chandelle.

Dans l'attente de la suite des recherches...

Cordialement.


Marc Laurenceau
Webmaster du site DDay-Overlord et du forum
Auteur du livre Jour J Heure par Heure

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OGefr. Habersack
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Re: Sur les traces de l'Obergefreiter Habersack

Message non lu par OGefr. Habersack » 14 oct., 20:07

Bonjour à tous,

je tiens tout d'abord à remercier chaleureusement kommando.bb pour ses encouragements ainsi que Marc Laurenceau pour la possibilité que m'offre son site d'entreprendre à nouveau mes recherches sur le « cas » Habersack.

Alors, quelle sont les suites de cette « affaire » ?

Voici la lettre du Deutsche Dienststelle (WASt) que j'ai reçu le 8 septembre 2010 faisant état des services du soldat allemand Kurt Habersack durant la Seconde Guerre mondiale.

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Après la joie éprouvée de savoir enfin quel avait été la carrière militaire de Kurt, mon premier réflexe fut de vérifier si, comme je l’avais supposé, il avait bien appartenu au Divisions-Füsilier-Bataillon 85 de la 85.I.D. Ce qui était bien le cas. Les hypothèses laissaient enfin la place à des certitudes !

Vous pouvez, si vous le désirez, consulter le lien suivant où, à partir de la 85.I.D. et en rejoignant la page d’accueil, vous pourrez découvrir l’histoire de toutes les unités allemandes (du bataillon aux groupes d’armées) durant la Seconde Guerre mondiale. Un travail monumental. Seule difficulté, c’est en allemand. Notons toutefois qu'on y trouve une erreur sur la dénomination du bataillon de fusiliers puisqu'il y est question du Divisions-Füsilier-Bataillon 185 alors qu'il s'agit en réalité du Divisions-Füsilier-Bataillon 85...

http://www.lexikon-der-wehrmacht.de/Gli ... 85ID-R.htm

Toujours est-il que de la date de son incorporation dans la Wehrmacht (malheureusement non précisée) jusqu’à sa mort au combat à Sassy dans le Calvados, j'avais enfin sous les yeux tous les renseignements que je désirais obtenir. Je remercie au passage les services du WASt et ce cher Monsieur Marie (auquel il a fallu tout de même, n'étant pas moi-même un membre de sa famille, présenter mes titres universitaires ainsi qu'une lettre de recommandation de mon supérieur hiérarchique représentant le ministère de l’Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la recherche afin que ces renseignements puissent être portés à ma connaissance) pour les recherches qu’il a entrepris suite à ma demande et la rapidité avec laquelle il m'a communiqué (en français !) ces précieuses informations. Mais comme seuls les régiments d’infanterie auxquels Kurt appartint sont mentionnés, il s’agissait de commencer par savoir à quelle(s) division(s) ces régiments d’infanterie étaient rattachés. Or, après avoir consulté le site internet allemand « Lexikon der Wehrmacht », le constat fut simple. Durant toute sa carrière militaire, Kurt avait appartenu à deux divisions d'infanterie.

- D’août 1939 à février 1944, il est dans les rangs de la 68.I.D. dont l’insigne était un ours brun (« der Brauner Bär », en all.). Fort, vaillant, fier et agressif, l’ours convenait parfaitement comme emblème pour une division constituée dans la « Wehrkreis III », la région militaire de Berlin. Une ville dont le symbole est justement depuis 1280 un ours (« Der Berliner Bär ») et d’où était originaire Kurt.

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Insigne de la 68.I.D.

- Et de février à août 1944, il est dans ceux de la 85.I.D. dont l’insigne était un verre de vin, en référence à la ville d’origine du Grenadier-Regiment 1054, Idar-Oberstein en Rhénanie-Palatinat (Wkr. XII), haut lieu de la viticulture allemande. (Weyax sait de quoi nous parlons, lui qui, habitant la Moselle, a fait son service militaire dans cette ville et passe ses vacances à récolter... du raisin).

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Insigne de la 85.I.D.

C’est donc l’histoire de ces deux divisions d’infanterie de la Heer (l’Armée de terre allemande) qu’il nous faut reconstituer en détail si l’on veut avoir une idée exacte du parcours militaire de Kurt.

L’historique de la 85.I.D. est relativement simple. Division de la 25ème vague, elle est créée le 2 février 1944 (sur ordre de l'OB West du 9 janvier 1944) dans le nord de la France, dans le secteur de la 15. Armee de Hans Eberhard Von Salmuth exactement, avec les restes de plusieurs unités dissoutes (le Gre.Rgt. 1024 notamment) ainsi qu'avec un régiment de création récente (le Gre.Rgt. 1054, auquel Kurt appartint un court laps de temps). Elle resta stationnée en Picardie, dans le département de la Somme, jusqu’en août 1944 (opération « Fortitude » oblige !), les éléments les plus rapides (ceux de la 3.Abteilung [mot.] de l'Art.Rgt. 185 et de la Pz.Jg.Abt. 185) ne rejoignant le front de Normandie que dans la nuit du 8 au 9 août, tandis que le gros de la division se situait encore dans les secteurs de la forêt de Brotonne et de celle de La Londe (au sud-ouest de Rouen), ainsi que dans celui des bois autour de Blangy-le-château (au nord de Lisieux). Il est normal qu’à vélo (puisqu'un Divisions-Füsilier-Bataillon est un bataillon cycliste), Kurt mit nécessairement plus de temps que les unités motorisées à rejoindre la zone des combats !

L’histoire et l’organisation de la 85.I.D. nous sont assez bien connues puisque nous les avions déjà étudié dans l’ancien forum, anticipant les renseignements que le WASt nous fourni dans sa lettre. Restait en revanche à connaître l’historique de la 68.I.D. Et là, quelle ne fut pas ma surprise car cette division peu connue participa à la campagne de Pologne puis à celle de France et enfin à celle de Russie, théâtre d’opérations où elle combattit jusqu’à la fin de la guerre. Kurt était donc un vétéran de Russie ! Il participa à l’opération « Barbarossa » et s’engagea sur le front de l’Est sous le commandement du Generalfeldmarschall Gerd Von Rundstedt et de la Heeresgruppe Süd, au sein de la 17. Armee du General der Infanterie Carl-Heinrich von Stülpnagel. C’est dans l’immensité des steppes russes qu’il va falloir du coup s’engager si l’on veut espérer retrouver ses traces.

Les objets personnels de Kurt en ont ainsi vu du pays ! À moins qu’il n’en ait changé au cours de ses années de campagne, mais des marquages effacés sur le boîtier du masque à gaz, comme une étrange couche supplémentaire de peinture à l’intérieur du casque, pourraient témoigner de la volonté d’effacer certaines marques pour en substituer d’autres. (Il nous faudra impérativement procéder à une expertise très minutieuse de ces objets dans un prochain post). Ce qui est sûr en revanche, c’est que Kurt est passé au nord de Cracovie, au sud de Sedan, qu’il a combattu en Ukraine avant d’être blessé et de revenir soigner ses blessures à l’hôpital militaire de Colmar. A-t-il après rejoint le front de l’Est avec le Grenadier-Ersatz-Bataillon 188 (Bataillon de grenadiers de réserve 188, en fr.) - on ne saurait encore l’affirmer pour l’instant. Qu’il a ensuite stationné juste avant le débarquement en Picardie, dans le département de la Somme, pour enfin rejoindre la Normandie où il demeurera à jamais.

Alors justement, et avant d’étudier patiemment tous ces renseignements que nous a fourni le WASt, restons en Normandie, car, si vous vous souvenez, dans l’ancien forum, le 14 août 2010, 66 ans exactement après sa mort, j'avais rendu un hommage solennel à notre Obergefreiter (ainsi qu'à tous ceux qui étaient tombés au champ d’honneur à cette date). Or, juste quelques jours auparavant, je m'étais rendu à Sassy en compagnie de Kurt, enfin... de ses effets personnels. Et cela me donna l’occasion de réaliser un reportage (qui n’avait pas pu être publié à l’époque, le forum ayant fermé) suffisamment instructif pour que je ne résiste pas au plaisir de vous le présenter.

Ce que je ne manquerai pas de faire très prochainement.

À bientôt donc.
Modifié en dernier par OGefr. Habersack le 27 août, 08:45, modifié 13 fois.



OGefr. Habersack
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Re: Sur les traces de l'Obergefreiter Habersack

Message non lu par OGefr. Habersack » 16 oct., 19:07

Bonjour à tous.

Retour à Sassy donc - 66 ans après...

La carte ci-dessous, mise en ligne par le « Département national de la défense canadienne », est sans doute indispensable pour se faire une idée précise du lieu des combats où notre Obergefreiter trouva la mort le lundi 14 août 1944.

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Un bref arrêt sur la route d’Épaney (et non Épancy, comme le mentionne par erreur cette carte) à Sassy, via Olendon (dont on aperçoit le clocher de l’église au centre de la photographie présentée ci-dessous), permet de se rendre compte de la profondeur du champ de bataille, une profondeur que les défenseurs sauront mettre à profit pour faire jouer l’allonge et les performances balistiques du canon de 8,8 cm de leurs Flak 18, 36 ou 37 (appartenant au III. Flak-Korps de la Luftwaffe), mais aussi de leurs PaK 43 ou 43/41 (l’une des unités de la 85.I.D., la Panzerjäger-Abteilung 185, en étant équipée), ou bien encore de leurs Tiger (ceux des s.SS-Pz-Abt. 101 et 102 rodant alors dans les parages).

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D’anciennes constructions dominent la plaine et ont dû très certainement servir de point d’ancrage à la défense ouest de Sassy.

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Après La Cambe en juin 2010, les objets personnels de Kurt continuent ainsi leurs pérégrinations sur les chemins du souvenir puisque les voici désormais à Sassy (entrée ouest) !

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Si l’on inverse la perspective, on remarque de hauts murs de pierre qu’on retrouve un peu partout dans le village et qui ont assurément joué un rôle défensif dans les combats.

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En s’engageant dans Sassy, on remarque également, à 50 mètres de l’entrée ouest, d’anciennes bâtisses...

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...et, encore un peu plus loin, en lisière nord du village, un solide corps de ferme, lesquels ont dû accueillir à n’en pas douter les hommes du Divisions-Füsilier-Bataillon 85 de la 85.I.D.,...

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... leur offrant un abri (plus ou moins) sûr ainsi qu'un champ de tir dégagé sur tout le secteur.

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Petit village au milieu d’une plaine céréalière, les maisons du bourg ont toutes un bâti massif en pierre de Caen, avec pour certaines des petites meurtrières qui conviennent fort bien pour une défense rapprochée.

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L’église, au centre de Sassy, est également une construction imposante dont le clocher (point idéal d’observation) domine toute la plaine...

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... et sur les murs de laquelle on retrouve (semble-t-il) des stigmates de combats de 1944.

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Dans le cimetière qui la jouxte reposent deux soldats, un soldat inconnu et un lieutenant de l’Armée de l’air canadienne d'origine mexicaine tombé le 16 juin 1944, Luis Perez Gomez.

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À proximité se trouve un puits aujourd’hui condamné, vital pour la troupe, surtout en plein été.

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Venons-en maintenant à l’attaque du North Shore [New Brunswick] Regiment, appuyé par le 18th Armoured Car Regiment, et à l’organisation (supposée) de la défense de Sassy par le Divisions-Füsilier-Bataillon 85 de la 85.I.D. allemande.

Nous disons bien l’attaque du NSR (appartenant à 3rd Can. Inf. Div.), car, comme nous l’avions noté sur l’ancien forum, les différentes cartes consultées (celle de G. Liedke présentée dans son article Un nouveau regard sur les opérations offensives canadiennes en Normandie publié sur le site internet « Défense nationale et Forces canadiennes », celle d’A. Collet proposée dans l’ouvrage de L. Fortin Opérations Totalize et Tractable, et celle empruntée au site internet consacré à l’histoire officielle de l’Armée canadienne et mise en ligne par le « Département national de la défense canadienne ») ne s’accordent pas sur ce point, et seule la dernière (que nous avons à nouveau présenté au début de ce post) indique clairement la charge des hommes du NSR, célèbres depuis la prise de Carpiquet, tandis que les deux premières attribuent quant à elles la prise du village aux seules automitrailleuses du 18th Armoured Car Regiment.

Que le 18th Armoured Car Regiment (surnommé le 12th Manitoba Dragoons, du nom de la province du Canada d’où la majorité de ses hommes provenait) n’ait pas investi à lui seul le village de Sassy, c’est bien ce qui apparaît désormais comme évident car, comme nous l’avions également remarqué, s’attaquer avec des véhicules de reconnaissance à un village aux ruelle étroites eût été suicidaire. Combattre n’était d’ailleurs pas la mission des Armoured Car Regiments, même s’ils y furent parfois contraints, elle consistait d’abord et surtout à éclairer et à collecter des informations pour les groupes d’armée. Et étroites, elles le sont les ruelles de Sassy, même si la rue principale est plus large. Il n’y a qu’à voir !

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L’intervention de l’infanterie était donc indispensable. Or, dans son ouvrage publié en 1963 aux Éditions New Brunswick Press et intitulé North Shore [New Brunswick] Regiment, Will R. Bird fait état de la charge d’un peloton de Carriers du NSR sur Sassy. L’auteur canadien (anglophone) présente en effet le récit qu’ont donné le Captain Hal MacDonald et le Lieutenant Colonel James Ernest Anderson eux-mêmes de cette attaque. Le premier marqua surtout l’histoire du NSR par la prise le 17/18 septembre 1944 de la Marine-Küste-Batterie Friedrich-August à La Trésorerie (près de Wimereux), une des nombreuses batteries situées entre Calais et Boulogne réputée inexpugnable et capable de toucher des cibles en Angleterre. Le second était l’officier commandant le 1st Battalion du NSR du 11 août au 10 décembre 1944. Il sera nommé ensuite Brigadier Commander de la 14th Canadian Infantry Brigade (8th Can. Inf. Div.).

Voici deux extraits de ces témoignages :

Captain Hal MacDonald : « In the early morning we started for Soignolles. The Carriers leading the advance and reading the route. After five miles we started getting shelled and mortared from the visible high ground and so took a route along a valley. We came to Soignolles, with tanks and infantry everywhere. It was a very small village, its only landmark a church. From there the rifle companies were to proceed on a compass bearing over the Laison River to Rouvres, a badly battered village. [...] The rifle companies moved down the slope toward Rouvres and the river under very heavy machine gun and artillery fire. It had been a long day for them and they were taking advantage of any depression in the ground and were frequently pinned down. We got up to the road and bridge, part of which was blocked by a burnt out tank, and the Carriers moved up to screen the infantry then digging in at the foot of the hill leading up to Sassy. As there were some apple trees nearby we ate apples and boiled some tea. It was nearly dusk and the men were dead tired. It was doubtful if they could produce the extra effort to reach the objective : Sassy. At that point, I suggested that the Carriers might do the job alone ». (Will R. Bird, op. cité, pp. 377-379).

Lieutenant-Colonel James Ernest Anderson : « I told Capt. MacDonald he could take all available Carriers and move into Sassy. I had serious doubts if I would ever see Hal and the Carrier platoon again, but twenty minutes later a dispatch rider brought back word that the Carriers had gone through to the far side of the town and had taken up a defensive position. The news brought new life to the rifle companies and I am sure the remainder of the advance was made on the run. The success of our operation against Sassy was due to the Carrier platoon. It was the first and last time our Carriers were used in the role for which they were designed - but it was a glorious first ». (Ibid, p.383).

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Lt. Col. J. E. Anderson
(1911-2002)

À en croire le Lt. Col. J. E. Anderson, en vingt minutes l’affaire était réglée, ce qui confirme les propos de L. Fortin (qui manifestement n'a pas surveillé d’assez près la carte élaborée pour son livre par son collaborateur...) lorsqu’il affirme que tandis que « les fantassins du North Shore Regiment qui ont traversé le Laison arrivent épuisés en vue de Sassy, c’est le peloton de Carriers qui charge et s’empare du village contre la résistance violente mais vite éliminée du bataillon de fusiliers de la 85.I.D. Les automitrailleuses du 12th Manitoba Dragoons qui patrouillent entre Sassy et Ernes signalent que l’ennemi se retire ». (L. Fortin, op. cité, p. 72). Et, comme le reconnaît le Lt. Col. J. E. Anderson lui-même (nous traduisons), « le succès de notre opération contre Sassy fut dû au peloton de Carriers. Ce fut la première et dernière fois que nos Carriers furent utilisés dans le rôle qui leur était assigné - mais ce fut une première glorieuse ».

Ainsi, ce sont bel et bien les hommes du NSR qui s’emparèrent du village de Sassy, tandis que le 18th Armoured Car Regiment Regiment, patrouillant à l’est de Sassy, constata la fuite vers le sud de ses derniers défenseurs - ceux auxquels notre cher Kurt n’aura pas eu la chance d’appartenir...

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ABBC3_SPOILER_SHOW

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ABBC3_SPOILER_SHOW

Reste maintenant à décrire la nature même du terrain que les uns ont à défendre et les autres à conquérir, et l’on peut dire que, même si l’affaire fut relativement vite réglée, il fallait oser s’y engager de front et sans préparation d'artillerie. Car, à l’entrée est du village de Sassy (là où le 12th Manitoba Dragoons patrouillait),...

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... il y a une grande propriété privée qui a dû, elle aussi, être occupée par les hommes du Divisions-Füsilier-Bataillon 85. Pour des raisons évidentes de respect de la vie privée, nous n’en montrerons que l’entrée.

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Elle est entourée d’un vaste parc clos par de hauts murs où s'élèvent d’imposants arbres qui offrent de précieux couverts.

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Avec cette vue aérienne « Google earth », on se rend compte (malgré les nuages) de la superficie du terrain clos qui entoure cette grande propriété.

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La même vue, mais en prenant davantage de hauteur.

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Nous retrouvons sur ces photos aériennes certains repères évoqués plus haut et un autre, très important : le chemin creux qui longe tout le côté ouest de la propriété.

Long d’environ 450 mètres, ce chemin est bordé d’un coté (sur à peu près 100 mètres) par une haie impénétrable et de l’autre (tout du long) par le mur délimitant la propriété. Parcourons-le.

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Parvenu au bout des premiers cent mètres, la vue côté haie se dégage...

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... permettant l’observation côté ouest du village de Sassy avec, à l’arrière, le clocher de l’église et, en face, une autre solide bâtisse, lesquels encadrent tout le secteur.

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Autant dire que seule la vitesse d’exécution pouvait permettre aux hommes du NSR de passer car, à n’en pas douter, l’endroit devait être solidement défendu et battu par des champs de tir croisés. Si maintenant on poursuit ce chemin dans lequel il est facile de s’embusquer et qui, au début au moins, est à couvert, on débouche sur un endroit qui possède une vue imprenable sur la plaine de Sassy.

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La vue porte en effet sur plusieurs centaines de mètres à l’est,...

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... au nord, d’où les hommes du North Shore s’élancèrent,...

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... tout comme à l’ouest.

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Il fallait toute la mobilité et la rapidité des Carriers pour dévaler cette pente à découvert et déjouer la défense allemande car ce n’est pas leur mince blindage (12 mn !) qui pouvait leur permettre d’échapper ne serait-ce qu'aux tirs des mitrailleuses lourdes adverses, car embusquées à cet endroit précis, elles pouvaient faire des ravages.

Si maintenant on quitte Sassy par le nord et que l’on s’engage sur la route qui mène à Rouvres, la même que les canadiens ont emprunté en sens inverse,...

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... on retrouve, sur la droite, une chemin agricole qui, à la lisière nord du village, mène à notre fameux chemin creux.

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En continuant la route vers le nord, on atteint les hauteurs dominant Rouvres et Sassy, sur la ligne de départ du peloton de Carriers des hommes du NSR.

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En regardant vers le nord, on aperçoit le village de Rouvres où les blindés de la 4th Can. Arm. Div. arrivent vers 13 h 00 (soit une heure après le déclenchement de l’opération « Tractable »). En trois heures, grâce à des points de passages aménagés à l’aide de fascines par les « AVRES » du 8th Assault Squadron, tous les blindés peuvent passer et se lancer à l’assaut de ces hauteurs qui seront sécurisées en fin d’après-midi, au moment même où les hommes du NSR de la 3rd Can. Inf. Div., qui ont également franchi le Laison à Rouvres, arrivent sur les lieux et, après s’être retranchés (puis avoir mangé une pomme et pris le thé, comme le précise le Lt. Col. Anderson dans son récit !), vont se préparer à investir le village de Sassy, lequel constituant le dernier objectif atteint dans ce secteur au soir du 14 août.

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Une carte extraite du Hors-série Historica de Georges Bernage, Normandie, 6 au 16 août 1944 (n°92, janv. fev. mars 2007, p. 68), nous apprend qu’à droite de cette route était positionné le I./Ar.Rgt. 185 de la 85.I.D., tandis que le III./Ar.Rgt. 185 se situait à gauche. Mais les symboles utilisés par l'auteur laissent entendre qu’aux côtés des tubes d’artillerie du III./Ar.Rgt. 185 étaient également positionnées des pièces de Pak. Sont-ce les fameux PaK 43 de la Panzerjäger-Abteilung 185 ? - G. Bernage ne le précise pas... Le I./Ar.Rgt. 185 fut en tous cas pris à revers par les blindés canadiens du 22th Arm. Regt. « The Canadian Grenadier Guard » de la 4th Can. Arm. Div. qui franchirent le Laison un peu plus à l’est (à Maizières et à Ernes), avant d’obliquer plein ouest et de tomber sur leurs arrières - ce qui, avec l’action concertée des blindés du 21th Arm. Regt. « The Governor General’s Foot Guard » et du 28th Arm. Regt. « The British Columbia Regiment » débouchant de Rouvres, permis de mettre fin à toute résistance et d’ouvrir la route de Sassy.

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Notons également que sur cette carte l’attaque du North Shore Regt. est clairement indiquée, qu’il n’est pas précisé exactement que ce sont les blindés de reconnaissance du 12th Manitoba Dragoons qui abordent Sassy sur le flanc est mais qu’en revanche il est bien indiqué qu’ils se sont arrêtés aux abords du village (contrairement à la carte mise en ligne par le « Département national de la défense canadienne » présentée au début de ce post). Quant au Divisions-Füsiliers-Bataillon 85, la position mentionnée est celle du 14 août au soir, après l’attaque du NSR donc, et sa retraite vers le sud. On constate enfin que G. Bernage indique la présence au sud de Sassy du Grenadier-Regiment 1053 de la 85.I.D.. Il s'agit assurément d'éléments en retraite car nous savons (et l’auteur l’indique d’ailleurs lui-même) que la position initiale du régiment était au nord du Laison, avec à l’arrière les unités d’artillerie et encore derrière, celle du bataillon de fusiliers, dont la véritable vocation était la reconnaissance (les fusiliers étant... à vélo !), mais qui servait le plus souvent de réserve divisionnaire.

Quand on regarde à présent plein sud, vers Sassy, on comprend que tous ceux qui pointaient leur casque à cet endroit pouvaient devenir la cible idéale de ses défenseurs et notamment de ceux embusqués dans le chemin creux et derrière les hauts murs de la grande propriété. On comprend aussi pourquoi les hommes du NSR n’avaient d’autre choix, une fois sortis du bois à contre-pente, de foncer à toute vitesse sur le village (soit à environ 50 km/h, la vitesse maximale du Carrier).

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La distance pour y parvenir (1,5 km) a dû paraître bien longue à ceux qui l’ont parcouru. Remarquons également, à l’horizon, les crêtes qui constituaient un objectif tout aussi important que celui de la prise de Falaise, sinon plus, du Second Canadian Corps. Leur point le plus élevé est la cote 262 nord - le célèbre Mont-Ormel - qu’il reviendra aux polonais de la 1st Polish Armoured Division du Brigadier-General Maczek de conquérir. C’est là où, faut-il le rappeler, tout va finir par se jouer dans la bataille de Normandie puisque, avec la collaboration des Américains du XV Corps arrivés aux portes d’Argentan, la 7. Armee et la 5. Panzerarmee allemandes vont se retrouver enfermées dans la « poche de Falaise », ce qui entraînera leur défaite totale.

Si l’on quitte ces hauteurs pour s’engager vers Rouvres, et achever ainsi notre reportage, c’est une vision bucolique qui s’offre à nous : après la moisson du blé,...

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... des rouleaux de paille à perte de vue !

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Imaginons-nous un instant la ruée des forces canadiennes. Cela donne une idée, sinon de la terreur, du moins de la peur que les « Landser » ont dû éprouver ce jour-là.

Voilà, notre cher Obergefreiter a laissé sa vie lors de ces combats du lundi 14 août 1944, comme tant d’autres à qui nous voulons également rendre hommage pour conclure, et notamment à Alfred Nicholson de Charleswood, dans la province canadienne du Manitoba, tombé le même jour que Kurt, il avait 32 ans.

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- Ce post est dédié à leur mémoire -
Modifié en dernier par OGefr. Habersack le 27 août, 11:21, modifié 17 fois.



Marc Laurenceau
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Re: Sur les traces de l'Obergefreiter Habersack

Message non lu par Marc Laurenceau » 16 oct., 20:31

Un post qui est fort complet et tout particulièrement intéressant. Les historiens s'accordent pour dire que ces combats rappellent ceux de la Première Guerre mondiale, je trouve que c'est effectivement le cas et ce reportage le démontre une fois de plus.

Les photos actuelles montrent également que les villages, les paysages n'ont pas beaucoup bougé entre 1944 et nos jours, ce qui confère à l'étude de la bataille de Normandie son caractère si particulier et si réaliste selon moi.

Un grand merci pour ce post qui fait vraiment plaisir à lire.

Bien cordialement.


Marc Laurenceau
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Guillaume77
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Re: Sur les traces de l'Obergefreiter Habersack

Message non lu par Guillaume77 » 18 oct., 09:44

Un grand merci pour ce cours d'histoire au grand air.



OGefr. Habersack
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Re: Sur les traces de l'Obergefreiter Habersack

Message non lu par OGefr. Habersack » 18 oct., 22:14

Bonjour à tous.

Je ne suis pas historien et loin de moi la prétention de faire un cours mon cher Guillaume 77 ! Non, j’ai seulement le souci de la vérité et de l’exactitude, de manière à me faire une idée aussi juste que possible de ce qui est arrivé à mon cher Obergefreiter.

Et d'ailleurs, j'ai une question à poser à nos chers membres. À l’époque où j’ai fait ce reportage (début août 2010), la récolte des céréales (blé, orge, froment, etc.) était tout juste en train de se faire.

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Or, savez-vous si la moisson avait été faite dans les plaines céréalières au sud de Caen, loin derrière les lignes allemandes de juin-juillet bien entendu, dans la région de Sassy plus particulièrement, en août 1944 ? Dans d'autres secteurs, les paysans normands avaient effectué les travaux des champs durant cet été-là, quasiment normalement, au mépris du danger, ce qui permis d’ailleurs aux Allemands d’embusquer certaines de leurs pièces, de Pak notamment, dans les meules de foin. Mais qu'en était-il au juste dans le secteur de Sassy ?

Avec ce renseignement, on pourrait savoir si les paysages d’août 2010 correspondaient bien ou non à ceux de l’été 44...

Merci d’avance pour vos réponses.
Modifié en dernier par OGefr. Habersack le 27 août, 11:35, modifié 4 fois.



Guillaume77
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Re: Sur les traces de l'Obergefreiter Habersack

Message non lu par Guillaume77 » 21 oct., 16:02

Il n'y avait rien de négatif dans mes propos bien au contraire, l'histoire est faite de tous ces détails d'une vie



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Araya
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Re: Sur les traces de l'Obergefreiter Habersack

Message non lu par Araya » 21 oct., 16:10

Fameux!


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