Discours de Jacques Chirac – 6 juin 2004 – Colleville-sur-Mer

Allocution de Jacques Chirac
Président de la République Française

70ème anniversaire du débarquement de Normandie – Discours officiels

Discours prononcé le Dimanche 6 juin 2004 au Cimetière militaire américain de Colleville-sur-Mer (10h27) à l’occasion de la cérémonie franco-américaine.

Mesdames et Messieurs les Combattants du Débarquement,
Monsieur le Président des Etats-Unis d’Amérique,
Mesdames et Messieurs,

Dans ce haut lieu de la mémoire des Hommes, sur cette terre sacrée de notre Histoire, brûle à jamais la flamme du souvenir. Contre la nuit de l’oubli, nous voici rassemblés pour rendre hommage aux soldats de la Liberté, aux héros légendaires de l’opération Overlord. Contre le temps qui fuit, nous voici ensemble pour rappeler aux générations nouvelles le sens d’un combat qui éclaire toujours nos consciences.

La France n’oubliera jamais.

Elle n’oubliera jamais ce 6 juin 1944, qui vit renaître l’espoir. Elle n’oubliera jamais ces hommes qui consentirent au sacrifice suprême pour libérer notre sol, notre patrie, notre continent du joug de la barbarie nazie et de sa folie meurtrière. Elle n’oubliera jamais ce qu’elle doit à l’Amérique, son amie de toujours, ce qu’elle doit à tous ses Alliés, grâce auxquels l’Europe, enfin réunifiée, vit dans la Paix, la Liberté et la Démocratie.

Il y a soixante ans, sur ces plages de Nomandie, ici même, à Omaha Beach, Omaha la Sanglante, s’est joué le destin de la France, de l’Europe, et du Monde. Aujourd’hui, devant ces croix alignées, où reposent pour l’éternité vos compagnons, vos frères d’armes, tombés au Champ d’Honneur, dans le silence, le recueillement, la même émotion nous étreint. Le cœur se serre devant tant de courage, tant d’abnégation, tant de générosité. L’esprit s’élève devant l’absolu de cette jeunesse offrant au monde le souffle de sa vie.

Au nom de chaque Française et de chaque Français, je veux dire la reconnaissance éternelle de notre Nation et la dette sans égale de nos démocraties. Je veux saluer cette audace, cet élan de l’âme humaine, qui, refusant la paternité de l’asservissement, est venue bousculer l’Histoire, pour grandir les Hommes, les Nations et les Peuples Je salue la mémoire et le sacrifice de tous ces combattants. Surmontant la peur, toutes les peurs, ils ont porté au plus haut la conscience humaine par la justesse de leur combat et par la force de leur idéal.

Monsieur le Président des Etats-Unis d’Amérique, cette journée du souvenir débute ici, à Colleville-sur-Mer, dans ce cimetière où l’Amérique honore pour toujours ses fils devenus aussi les nôtres, ces enfants si jeunes tombés pour la Liberté. A toute la Nation américaine qui partage avec nous ces instants de recueillement, à ces femmes et à ces hommes qui ont payé le lourd tribut de ces journées héroïques, je veux exprimer le message de la France, celui de l’amitié et de la fraternité, celui de la reconnaissance et de la gratitude.

Depuis plus de deux cent ans, l’Amérique et la France ont en commun ces valeurs humanistes qui fondent leurs destins. Nos deux nations ont toujours eu la même passion de la Liberté et du Droit, de la Justice et de la Démocratie. Ces valeurs sont inscrites au plus profond de nos cultures, de notre civilisation. Elles sont le génie de nos peuples, elles sont le cœur, l’âme de nos Nations. Des plaines de Yorktown aux plages de Normandie, dans la souffrance de ces conflits mondiaux qui ont déchiré le siècle écoulé, nos deux pays, nos deux peuples, ont répandu côte à côte, dans la fraternité du sang versé, une certaine idée de l’Homme, une certaine idée du Monde – cette idée qui est au cœur de la Charte des Nations Unies.

La France, qui a connue la longue épreuve de la guerre et de l’occupation, la France sait tout ce qu’elle doit aux Etats-Unis d’Amérique, à l’engagement du Président Roosevelt, à l’action du général Eisenhower. Chacun, chaque famille de France, garde le précieux souvenir de ces heures de liesse qui ont suivi le Débarquement. Chacun se souvient aussi des terribles souffrances endurées dans la bataille, celle des soldats d’abord, celle des populations civiles aussi.

Aujourd’hui, comme hier, cette amitié faite de confiance, d’exigence et de respect mutuel, reste intacte. L’Amérique est notre alliée de toujours, une alliance, une solidarité d’autant plus fortes qu’elles se sont forgées durant ces heures terribles. Et quand l’Amérique connaît l’épreuve, quand la barbarie vient tragiquement endeuiller l’Amérique et le Monde, comme ce 11 septembre 2001, si présent dans nos mémoires et dans nos cœurs, la France est aux côtés de chaque américaine et de chaque américain. Leur deuil est aussi le nôtre. En conférant à cent vétérans américains ici présents, et que je salue, la Croix de Chevalier de la Légion d’Honneur, j’ai souhaité au nom de toutes les Françaises et de tous les Français témoigner une nouvelle fois, ce matin, de cette amitié ample et ancienne et de notre reconnaissance.

Mesdames et messieurs, ce moment de mémoire porte également une parole de paix. Le glorieux combat de ces hommes auxquels nous rendons hommage est une exigence pour l’avenir et un devoir pour le présent. Il y a soixante ans, les soldats de la Liberté ont porté les armes pour faire triompher des valeurs auxquelles aspire l’humanité toute entière – une vision de l’Homme, de sa dignité, de la Paix, de la Liberté, de la Démocratie. Et ce combat, ce combat de l’Homme sur lui-même reste un combat de chaque instant. Face aux dangers du temps et du monde, ce monde où la violence et la haine enflamment trop souvent le hommes et les peuples, le message des héros de ce « jour le plus long », la flambeau que nos pères ont porté si haut et qu’ils nous ont transmis, sont notre héritage commun, ils nous sont un devoir – un devoir de mémoire, pour se souvenir de ce passé si proche où le fanatisme, le refus de la différence, le rejet de l’autre, ont jeté des enfants, des femmes et des hommes dans la nuit et le brouillard des camps de la mort.

N’oublions jamais qu’il n’est pas d’avenir sans repères, sans fidélité aux leçons de l’Histoire. Devoir de vigilance, pour combattre sans merci toutes ces résurgences, tous ces ferments de haine qui se nourrissent de l’ignorance, de l’obscurantisme et de l’intolérance. Devoir de fidélité à nos valeurs pour que notre génération bâtisse et lègue à nos enfants ce monde de progrès et de liberté auquel ils ont droit, pour construire cette société de respect et du dialogue, de la tolérance et de la solidarité, qui fut l’essence même du combat que nous commémorons pour que souffle toujours le vent de l’espérance.

 

 

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