Immédiatement,
la nouvelle me parvient. J'apprends au même moment l'existence
du débat. En effet, les théories avancées
par le propriétaire anglais sont étonnantes, et
m'apparaissent même difficiles à tenir. Selon lui,
le site aurait renfermé un quartier général
de l'armée allemande, mais également tout un régiment
et son rôle aurait été non négligeable
le Jour J ainsi que pendant les trois jours qui ont suivi. Etonnant
pour une batterie quasi-oubliée, et qui n'est que très
succinctement, voire pas du tout mentionnée par les livres
sur le Mur de l'Atlantique en Normandie.
Je me suis
rendu au cours de l'été 2006 sur le site, où
j'ai rencontré Gary Sterne, le propriétaire des
lieux. Il y a quelques années, il a acheté à
un vétéran américain une carte datant de la guerre, qui révélait la position de ce point
d'appui allemand. Intrigué, il observe que le site est
situé à une centaine de mètres au sud-ouest
du petit village de Maisy (tout proche d'un autre village balnéaire
: Grandcamp-les-bains), et qu'il bénéficiait d'une
vue imprenable sur l'embouchure de la Vire (baie des Veys), et
sur les plages Est du Cotentin. Justement, depuis quelques temps
déjà, il possède un petit appartement à
Maisy où il vient parfois, à la rencontre de l'espace
historique de Normandie. Passionné par les fouilles archéologiques,
il est passé maître dans l'art de faire des affaires
dans les brocantes militaires, et il a même écrit
un ouvrage à ce sujet qui est devenu une référence
en la matière. S'il travaille dans l'édition en
Angleterre, il s'est découvert une nouvelle passion en
Normandie : l'achat de terrains.
En effet,
après avoir obtenu cette fameuse carte, il s'est rendu
sur le site. Il a bien entendu observé les trois casemates
du lieu dit La Martinière. Au premier abord, au lieu dit
Les Perruques, il ne restait plus rien. Mais à deux ou
trois endroits au niveau du sol, il repère des coins de
béton, des façades peintes en noir ou qui laissent
à nu la couleur grise et froide d'un bunker. Après
avoir dégagé la végétation à
divers emplacements, il repère que les installations coïncident
exactement avec son plan. Pour lui, cela ne fait aucun doute :
la batterie est toujours là, sous ses pieds, submergée
par la végétation ou recouverte par la terre. A
partir de ce moment, il n'a plus qu'une idée en tête
: posséder ces terrains, déterrer la batterie, et
retrouver son histoire.
Premiers
travaux, premières questions
Il achète
aux paysans de la région la plupart des terrains, et entreprend
en parallèle de réunir toutes les archives possibles
concernant le rôle joué par cette batterie dans la
Seconde Guerre mondiale, depuis sa construction jusqu'à
son abandon. En septembre 2005, les travaux commencent. Avec des
engins de terrassement, il dégage la terre, creuse des
tranchées, tout en suivant les indications de sa carte
et de quelques photographies aériennes alliées datant
de mai 1944. Il découvre des abris pour infanterie, des
tunnels, et surtout des emplacements pour pièces d'artillerie.
Et le travail continue encore aujourd'hui. Il existe des encuvements
pour des canons de 155 mm (lieu dit Les Perruques) et 4 canons
de 100 mm (lieu dit la Martinière).
Du côté
des archives, il est aidé par des vétérans
américain du 5ème bataillon de Rangers. Ces hommes
ont pris d'assaut la batterie le 9 juin 1944 au matin. Ils lui
livrent de curieuses informations : lors de l'attaque, ils ont
abattu des officiers SS. Que faisaient-ils à cet endroit
? Ils ont également trouvé une somme importante
d'argent qui commençait tout juste à être
évacuée lorsque les Rangers ont attaqué.
Une somme qui se compte en millions de Francs. Etait-elle destinée
à payer les troupes de la région ? Le combat pour
la capture de la batterie a duré près de cinq heures
et les cadavres de parachutistes américains du 506ème
régiment de la 101ème Airborne ont été
retrouvés par les Rangers. Pourquoi le grand public n'avait-il
jamais entendu parler de tout cela avant 2005 ? Un vétéran
raconte : "Parce que jamais personne ne nous a posé
la question". Après la bataille, les bulldozers américains
ont recouvert de terre la batterie, permettant aux paysans de
retrouver rapidement des terrains exploitables, plongeant peu
à peu le point fortifié allemand dans l'oubli. Quelques
passionnés et historiens vont bien s'y intéresser,
mais elle est restée à distance du grand public.
Une histoire
volontairement oubliée, selon Gary Sterne. L'un des Rangers
est en effet passé en cour martiale après ces combats.
Que s'est-t-il passé pour qu'il soit présenté
devant la justice ? Sterne en est persuadé : la batterie
cache de nombreux secrets. Ses interrogations ont été
publiées dans la presse locale et nationale, et sont même
passées sur les ondes de nos radios. Les réponses
ne se sont pas faites attendre : pour beaucoup d'historiens de la période, et notamment Jean Quellien, la batterie n'a
pas joué un rôle primordial dans le déroulement
du Jour J. Elle n'a ni fait l'objet d'une attaque particulière
le Jour J, contrairement au point d'appui allemand de la Pointe
du Hoc, et n'a apparemment pas opposé de résistance
farouche aux forces alliées dans les jours qui ont suivi.
Sterne ne cherche selon eux qu'à faire de la publicité
pour ses travaux, en misant sur le sensationnel.
Quelles sont
les affirmations de Gary Sterne ? Les deux points d'appui dénommés
Wn 83 et Wn 84 (Wn pour Widerstandnest, c'est-à-dire
"nid de résistance" en allemand) ne formeraient
en réalité qu'une seule et même batterie.
Selon ses interprétations des photographies aériennes
et des cartes en sa possession, tout porte à le croire.
Ainsi, il n'y aurait pas pour lui deux groupes distincts d'artilleurs,
mais tout un régiment, transformant le point d'appui de
Maisy en un quartier général de la région.
Les documents officiels manquent à ce sujet, et rien ne
peut être jusqu'à présent clairement affirmé.
Mais la proximité entre les deux batteries de la Martinière
et de Les Perruques (distantes l'une de l'autre d'environ 450
mètres), ainsi que le champ de mines qui entoure effectivement
les deux points d'appuis laissent à croire qu'ils n'en
formaient effectivement qu'un seul.
Toujours selon
Sterne, la batterie aurait joué un rôle non négligeable
au cours du débarquement. Pour prouver cette affirmation,
il fait observer plusieurs éléments. Tout d'abord,
le site est quasi-intact. Alors que tous les rapports de la RAF
et de la marine alliée signalent avoir réduit le
site à un tas de cendres dans la nuit du 5 au 6 juin 1944,
il n'y a pas d'impacts visibles de bombardement aérien
et/ou naval sur les bunkers. Les seules traces visibles, comme
des impacts d'éclats, proviennent d'explosions d'obus de
mortiers tirés le 9 juin 1944 au matin par les troupes
américaines. Seules quelques bombes isolées (une
dizaine d'après Sterne) auraient été larguées
sur le site, sans faire de dégâts irrémédiables
(les restes d'une bombe américaine retrouvée sur
les lieux le prouvent).
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Cependant, un poste de communication radio et un tunnel ont été
atteint. Mais dans l'ensemble, la batterie aurait été
capable d'ouvrir le feu, le 6 juin 1944 à l'aube.
Les
canons sur place ont-ils posé problème aux opérations
de débarquement ? Oui, selon Sterne. Non, selon les historiens
et certains responsables de sites internet dédiés
au Jour J. Pour le propriétaire des lieux, la portée
des canons a permis de bombarder les plages de Utah Beach, distantes
de 4 kilomètres environ, et celles d'Omaha Beach (distantes
de près de 15 kilomètres), car des rapports (notamment
le journal D-3 du 6 juin 1944 rédigé par la 29ème
division d'infanterie américaine) signalent avoir subit le
feu des batteries de Maisy le matin du Jour J.
Ses
détracteurs estiment que ces informations sont fausses :
la portée des canons de 155 mm (canons type 155 SFH 414 F)
ne dépassant pas les 11,3 km, ils ne pouvaient pas par conséquent
avoir pu bombarder Omaha. Mais cette batterie, quasi intacte le
Jour J, ayant ses canons pointés vers Utah Beach, le large
et Omaha Beach, est-elle réellement restée muette
? N'a-t-elle pas cherché à engager les forces sur
Utah, à la Pointe du Hoc, ou bien les navires en mer ? Ces
thèses apparaissent difficiles à défendre.
Tout n'a sûrement pas été écrit à
propos de cette batterie.
Une
attaque oubliée
Malgré
tout, face à ces attaques, Sterne n'en démord pas.
Il fait venir au cours de l'été 2006 des vétérans
du 5ème bataillon de Rangers sur les lieux même d'un
combat intense, dont peu de monde a entendu parler. Voici dans les
grandes lignes ce qui s'y s'est passé.
Tout commence
le 8 juin 1944, lorsque les troupes américaines débarquées
à Omaha Beach font cesser par les armes le siège du
point d'appui de la Pointe du Hoc, où près de 90 Rangers
du 2ème bataillon se battaient depuis le Jour J. Le colonel
Rudder, est alors contacté par radio : Le général
Bradley lui propose une nouvelle mission. Cette fois, il s'agit
de capturer le point d'appui de Maisy. Rudder, lui-même blessé,
sait que le deuxième bataillon est quasiment hors d'état
de combattre. Il demande alors au 5ème bataillon, débarqué
sur Omaha le 6 juin 1944, de se charger de l'attaque.
Celle-ci débute
le matin du 9 juin 1944. 3 compagnies du 5ème bataillon aux
ordres du Major Sullivan est épaulé par deux half-tracks
du 2ème bataillon de Rangers armés de deux canons
de 75mm et la compagnie “B” du 81e bataillon d’armes
chimiques armée de mortiers de 4.2. Les Rangers possèdent
en outre quatre mortiers de 81 mm. Les Rangers, après que
le 58ème bataillon d’artillerie de campagne blindé
ai terminé le bombardement du point d'appui, se lancent à
l'assaut du site étendu sur près de 44 hectares. D'après
les témoignages donnés par les vétérans,
les combats ont été d'une intensité extraordinaires,
il y a eu des corps à corps, des tirs fratricides, et le
réseau des tranchées était si compliqué
que les Américains s'y sont perdus plusieurs fois, ajoutant
au désordre de la bataille.
Cinq heures
plus tard, la batterie est enlevée. Mais que savons-nous
précisément sur ce combat ? Son histoire reste encore à
écrire. Et c'est ce qui fait l'intérêt de cette
batterie, car plus de 60 ans après les faits, le travail
des historiens n'est pas encore terminé.
Quelles
conclusions ?
Que
dire du débat actuel au sujet de cette batterie ? Toutes
ses interrogations trouvent leur origine dans une multitude de petits
détails qui n'ont pas été expliqués
jusque là. En effet, peut-on croire en la justesse des compte
rendus officiels américains et britanniques au sujet du point
d'appui ? Les Britanniques signalent avoir placé la batterie
hors d'état de nuire, d'abord par un bombardement aérien
de près de 600 tonnes de bombes, puis par un bombardement
naval (bâtiment de guerre HMS Hawkins) à l'aube du
6 juin. Mais en observant la batterie de près, on ne retrouve
pas pour l'instant les traces de destructions complètes.
De plus, les Américains signalent son activité après
8 heures du matin le Jour J. Mais ils le signalent dans un compte
rendu, et qui pourrait s'avérer tout aussi imprécis
que les rapports britanniques.
Il
y a également le problème du point de vue. Quelle
fut l'importance de Maisy respectivement pour les Alliés
et pour les Allemands ? Un ensemble mineur, si l'on se réfère
à la classification générale de l'Organisation
Todt, mais qui demeure toutefois non-négligeable, notamment
tactiquement, car il défend l'entrée de l'embouchure
de la Vire (qui permet d'accéder directement à Isigny-sur-Mer.
Mais en était-il de même pour les Américains,
qui ont envoyé le 9 juin 1944 le 5ème bataillon de
Rangers (une unité d'élite par rapport à l'infanterie
classique) capturer le site, comme ils avaient envoyé le
2ème bataillon capturer la Pointe du Hoc ?
L'Histoire,
même celle dite "contemporaine", n'est ainsi jamais
totalement écrite ni maitrisée. Il faut également
compter avec les témoignages des vétérans,
fait propre à l'histoire la plus proche de nous, et qui entrent
parfois en concurrence avec les écrits. Désormais,
et c'est mon ouverture sur un autre débat, il faudrait s'intéresser
à la manière dont l'Histoire est écrite. Nous
ne devons pas croire naïvement tout ce qui peut nous être
dit, ni tout ce qui est affirmé dogmatiquement. L'étude
d'un événement historique militaire, et surtout une
bataille, doit ainsi se faire autant que possible en parallèle
avec l'étude du lieu géographique concerné.
Les observations peuvent invalider certains écrits, et amènent
à ce poser des questions auxquelles la seule étude
des textes n'apporte pas toutes les réponses.
Maisy
cache encore certainement de nombreuses informations qui ne sont
peut-être pas primordiales dans la compréhension globale
du débarquement de Normandie. Mais la quête des détails
(ne dit on pas qu'en Histoire, comme dans d'autres disciplines,
le diable gît dans les détails) permet de
ne pas transformer les événements passés en
des événements faussement interprétés.
Et c'est aussi (voire surtout) ça, le devoir de mémoire
: révéler tous les véritables détails
de l'Histoire.
Marc
Laurenceau
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